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Wilt Chamberlain : la nuit des 100 points

Wilt Chamberlain : la nuit des 100 points

Un homme assis dans un vestiaire, le regard fatigué, tient devant lui une feuille de papier sur laquelle quelqu'un a écrit « 100 ». La photo a été prise par Paul Vathis, de l'agence Associated Press, quelques minutes après la fin du match. C'est à peu près tout ce que l'on possède comme image de la nuit du 2 mars 1962 : aucune caméra de télévision ne se trouvait dans la salle de Hershey, en Pennsylvanie, quand Wilt Chamberlain a inscrit 100 points contre les New York Knicks. Le record tient toujours, et il fêtera ses soixante-cinq ans en mars prochain.

Hershey, un vendredi de mars sans enjeu

Les Philadelphia Warriors jouent ce soir-là leur troisième match « à domicile » de la saison à Hershey, une ville de chocolatiers située à environ 140 kilomètres de Philadelphie. La ligue déplace alors volontiers des rencontres dans des villes secondaires pour recruter du public, et la Hershey Sports Arena, une vieille patinoire pleine de courants d'air, accueille 4 124 spectateurs, soit à peu près la moitié de sa capacité. Une partie du public est d'abord venue pour le match de lever de rideau, disputé par des joueurs de football américain des Philadelphia Eagles et des Baltimore Colts.

Sur le plan sportif, l'affiche pèse peu. Les Warriors sont deuxièmes de leur division avec 46 victoires pour 29 défaites, loin derrière Boston, et les Knicks ferment le classement. Chamberlain, lui, habite Manhattan malgré son contrat à Philadelphie. Il a passé la nuit précédente à New York, sans dormir, avant de prendre le train du matin, de déjeuner longuement avec des amis et de manquer de peu le bus de l'équipe.

La feuille de match, quart-temps par quart-temps

Chamberlain joue les 48 minutes. Il termine avec 36 paniers sur 63 tentatives, 25 rebonds, et surtout 28 lancers francs réussis sur 32. Les Warriors s'imposent 169 à 147, et les 316 points cumulés constituent à l'époque un autre record de la ligue.

Quart-tempsPoints de ChamberlainCumul
Premier2323
Deuxième1841
Troisième2869
Quatrième31100

Le chiffre le plus étonnant de cette ligne reste celui des lancers francs. Chamberlain a fini sa carrière à 51,1 % de réussite dans cet exercice, et il ne dépassait pas 60 % lors de ses deux premières saisons. Sur les conseils de son entraîneur Frank McGuire, il tire cette saison-là à la cuillère, bras tendus vers le bas, et sa saison 1961-62 restera d'ailleurs la meilleure de sa carrière sur la ligne, à 61 %. Ce soir de mars, il enchaîne neuf réussites d'affilée et dira après le match qu'après ces neuf lancers réussis, il pensait surtout au record de lancers.

Autour de lui, le meneur Guy Rodgers distribue 20 passes décisives, et Al Attles réussit ses huit tirs. Les Warriors ont un plan, et il tient en une consigne : donner la balle à Wilt.

Des Knicks sans pivot titulaire

New York se présente sans Phil Jordon, son pivot titulaire, absent pour une grippe selon la version officielle, pour une gueule de bois selon plusieurs témoins. C'est Darrall Imhoff, 2,08 m, qui débute face à Chamberlain. Il ne joue que 20 minutes avant de sortir pour six fautes, et lâche à l'arbitre, après sa troisième faute, une phrase restée célèbre : autant donner cent points au type tout de suite et rentrer chez soi.

Les Knicks attaquent pourtant. Richie Guerin marque 39 points, Cleveland Buckner 33, Willie Naulls 31. Puis, à six minutes de la fin, New York change de méthode : les joueurs commettent des fautes volontaires sur les coéquipiers de Chamberlain pour l'empêcher de recevoir la balle, et ralentissent leurs propres attaques pour user le chronomètre. Philadelphie répond de la même façon, en faisant faute très vite pour récupérer la possession.

Cette fin de match nourrit encore le débat. Guerin, des années après, estimait que Chamberlain aurait terminé quinze à vingt points plus bas dans un match joué normalement, et reprochait aux Warriors d'avoir forcé le destin. Naulls, son coéquipier, défendait au contraire une performance authentique.

Le centième point et les 46 secondes disputées

Le panier numéro 36 arrive sur une passe de Joe Ruklick, à 46 secondes de la fin. Un tir près du cercle, dont on ne sait toujours pas s'il s'agit d'un lay-up ou d'un dunk : les témoins se contredisent et aucune image ne permet de trancher. Une partie du public envahit le terrain et le jeu s'interrompt de longues minutes.

Pendant des décennies, la légende a voulu que le match se soit arrêté là. La bande radio retrouvée depuis dit autre chose : les 46 dernières secondes ont bien été jouées. Harvey Pollack, le responsable des statistiques et des relations presse des Warriors, a lui-même livré deux versions, l'une affirmant que le match s'était arrêté, l'autre que Chamberlain était resté sur le terrain sans tirer parce que 100 sonnait mieux que 102. C'est ce même Pollack qui, dans le vestiaire, a griffonné le chiffre sur une feuille pour que le photographe ait quelque chose à cadrer.

Ce qui reste : une bande radio et une photo

Le match n'a pas été télévisé. Seule la station WCAU de Philadelphie le diffusait, avec Bill Campbell au micro. Deux enregistrements amateurs du quatrième quart-temps ont survécu. Le premier, capté sur un dictaphone par un supporter des Warriors, ne contient que les possessions de Philadelphie. Le second est l'œuvre de Jim Trelease, un étudiant qui avait enregistré sur bande la rediffusion nocturne de ce dernier quart-temps. La ligue a récupéré la première en 1988, la seconde deux ans plus tard, puis a fait nettoyer et assembler les deux bandes, et la Bibliothèque du Congrès a inscrit le résultat à son registre national des enregistrements en 2016.

En 1961-62, Chamberlain tourne à 50,4 points de moyenne, marque 4 029 points en 80 matchs et joue 48,5 minutes par rencontre, prolongations comprises. Le précédent record sur un match lui appartenait déjà : 78 points, le 8 décembre 1961, après trois prolongations contre les Lakers. Les 100 points ne tombent pas du ciel, ils prolongent une saison qui n'a pas d'équivalent.

Un chiffre que personne n'a revu

Le record n'a jamais été menacé de près. Kobe Bryant s'en est approché le 22 janvier 2006 avec ses 81 points contre Toronto, en 42 minutes et avec 55 points en seconde période, une performance qu'un article des archives de ce site avait saluée à chaud. Au moment où j'écris ces lignes, la deuxième marque de l'histoire appartient à Bam Adebayo, auteur de 83 points pour Miami contre Washington le 10 mars 2026, avec 36 lancers francs réussis sur 43, un autre record.

Ce qui me frappe, quand je raconte cette histoire aux jeunes que j'entraîne, c'est l'écart entre le mythe et sa trace. Le plus grand chiffre du basket repose sur une feuille de stats, un dictaphone et une photo de vestiaire. Chamberlain a joué encore onze saisons, gagné deux titres et pris près de 24 000 rebonds, et l'on continue de le résumer à une soirée dans une patinoire à moitié vide. Le record dit une chose sur lui, et l'absence d'images en dit une autre sur la ligue de 1962 : personne, ce soir-là, ne pensait vivre un moment d'histoire.