Quarante-quatre jours. C'est le temps qu'il a fallu à Brian Clough pour passer de l'entraîneur le plus commenté d'Angleterre à l'homme qu'un vestiaire entier voulait voir partir. The Damned United, sorti en 2009 sous la caméra de Tom Hooper, raconte cet épisode précis du football anglais : l'été 1974, quand Clough succède à Don Revie sur le banc de Leeds United, club champion en titre, sans jamais parvenir à s'y faire une place.
Le scénario est signé Peter Morgan, habitué des portraits d'hommes de pouvoir empêtrés dans leur propre légende (The Queen, Frost/Nixon), et adapte le roman de David Peace paru en 2006. Le film rejoint un petit nombre de films de vestiaire qui préfèrent la psychologie du management à la reconstitution de matchs : ici, le terrain compte moins que les couloirs, les bureaux de président et les regards baissés au moment de serrer une main.
Le synopsis, sans trop en dire
L'histoire avance sur deux temps qui se répondent. D'un côté, 1974 : Clough débarque à Elland Road avec une réputation de franc-tireur, après avoir publiquement critiqué à la télévision le style physique de l'équipe qu'il vient désormais diriger. De l'autre, quelques années plus tôt à Derby County, où Clough et son adjoint Peter Taylor ont bâti, ensemble, la réussite qui a fait de lui un nom qu'on s'arrache.
Le film construit patiemment le contraste entre les deux périodes : la confiance aveugle qui unissait Clough et Taylor à Derby, et la solitude dans laquelle Clough s'installe à Leeds, où Taylor a refusé de le suivre. Le vestiaire hérité de Revie n'a rien demandé à ce nouvel entraîneur, et le fait savoir dès les premiers entraînements.
Sans dévoiler l'issue, disons que la tension entre ces deux lignes temporelles, celle du succès partagé et celle de l'échec solitaire, façonne toute la mécanique dramatique du film jusqu'à son dénouement.
Ce que le film capte du foot
The Damned United filme un football d'avant la science du sport : pas de préparateur physique en blouse, pas de données de course, pas d'écran tactique. Le management d'un vestiaire, dans ce monde-là, se joue à la voix, au regard, à la capacité de convaincre onze hommes qu'ils doivent tout recommencer alors qu'ils viennent de tout gagner. C'est peut-être le vrai sujet du film : comment on prend la direction d'une équipe qui n'a pas besoin de vous.
Michael Sheen restitue cette autorité par la posture plus que par le discours : le menton en avant, la cigarette entre les doigts, la façon de s'adresser aux joueurs comme s'il leur rendait service en les critiquant. Le club de l'époque, celui de Don Revie, avait bâti son identité sur la loyauté et une discipline collective presque militaire ; Clough arrive en électron libre au milieu de cette mécanique bien huilée, et le film montre à quel point un vestiaire peut se refermer sur lui-même face à un corps étranger, même quand ce corps étranger a raison sur le fond.
Le foot anglais d'avant le business transparaît aussi dans les décors : bureaux exigus, présidents de club en costume trois-pièces qui tranchent seuls, aucune communication ni gestion d'image. Le pouvoir d'un entraîneur, à cette époque, tient à un rapport de confiance avec deux ou trois hommes, pas à un organigramme. Quand ce rapport se rompt, comme celui entre Clough et Taylor, il ne reste plus grand-chose pour amortir la chute.
Attention spoilers
La suite raconte la fin du film sans détour : mieux vaut avoir vu The Damned United avant de continuer.
Les 44 jours de Clough à Leeds se terminent par un licenciement, un point final auquel le film ne cherche pas à échapper : on sait dès le début, historiquement, que cette histoire ne se solde pas par un titre. Le sommet dramatique arrive juste après, avec une interview télévisée qui confronte Clough à Don Revie devant les caméras. Cette scène s'appuie sur un fait réel : le 12 septembre 1974, la chaîne Yorkshire Television a diffusé un entretien de vingt-cinq minutes entre les deux hommes, animé par le journaliste Austin Mitchell, resté depuis comme l'un des face-à-face les plus tendus de l'histoire de la télévision sportive britannique. C'est d'ailleurs cette émission, intitulée Goodbye Mr Clough, qui a donné à David Peace l'idée d'écrire son roman.
Le film choisit de faire suivre cette confrontation d'une réconciliation avec Peter Taylor : Clough part le retrouver à Brighton, s'excuse, et les deux hommes renouent. C'est là que le film s'éloigne le plus du roman de David Peace, qui dépeint un Clough beaucoup plus sombre, rancunier, presque alcoolique, au point que l'ancien joueur de Leeds Johnny Giles a poursuivi les éditeurs en justice et obtenu réparation, la cour ayant tranché que le livre relevait de la fiction et non du fait établi. Peter Morgan, au scénario, efface une bonne partie de cette noirceur pour recentrer le film sur l'amitié perdue puis retrouvée : un choix qui adoucit à la fois le roman et, sur plusieurs détails, la réalité historique, le film déplaçant par exemple le lieu d'un match de FA Cup de 1968 et resserrant le calendrier de certains transferts.
Un carton final referme l'histoire sur une note presque douce-amère : Clough et Taylor sont réunis à Nottingham Forest, où ils vont conquérir des sommets que Leeds ne leur aurait jamais offerts, deux Coupes d'Europe en tête. Le film rappelle aussi que Don Revie, parti diriger la sélection anglaise, connaîtra un échec total et terminera sa carrière loin de l'Angleterre, au Moyen-Orient. La dernière ligne du film résume Clough comme le meilleur sélectionneur que l'Angleterre n'a jamais eu.
Pourquoi j'ai adoré
Ce qui me retient dans The Damned United, c'est un film qui refuse de faire du football un décor et du management une abstraction. La scène où Clough s'adresse pour la première fois au vestiaire de Leeds, en leur disant en substance de jeter à la poubelle tous leurs trophées parce qu'ils les ont gagnés en trichant, m'a toujours semblé résumer ce que c'est, diriger un groupe qui ne veut pas de vous. Personne n'applaudit. C'est filmé comme un aveu d'échec autant que comme un discours de conquérant.
J'aime aussi la manière dont le film traite Peter Taylor, ce numéro deux dont le nom ne dira rien à qui ne connaît pas le foot anglais des années 1970, et qui pourtant tient toute l'architecture émotionnelle du récit. Un grand entraîneur seul reste un homme brillant et cassant ; un grand entraîneur accompagné devient une équipe. The Damned United raconte cela sans jamais le formuler comme une leçon.
Et puis il y a Michael Sheen, qui aurait pu se contenter d'une imitation et qui construit un personnage entier à partir d'un accent, d'une démarche et d'un orgueil de sportif reconverti en homme de médias. Je repense souvent à ce film quand j'entends parler d'un nouveau coach débarquant dans un vestiaire hostile : la vraie difficulté n'est jamais tactique, elle est humaine, et ce film le sait depuis le premier plan.