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White Men Can't Jump, le film qui va vous remettre au playground ce week-end

White Men Can't Jump, le film qui va vous remettre au playground ce week-end

Sur un playground de Los Angeles, au début des années 1990, un type habillé comme un touriste égaré s'avance vers des joueurs qui le jaugent avec un sourire en coin. Il hésite avant chaque tir, rate un premier panier facile, laisse les mises monter. Puis il rentre tout, empoche l'argent et repart sans se retourner. Cette scène d'ouverture résume à elle seule ce que Ron Shelton a construit avec White Men Can't Jump, sorti en 1992 et connu en France sous le titre Les Blancs ne savent pas sauter : un film de basket qui est aussi, et peut-être d'abord, un film sur l'art de l'arnaque.

Shelton n'est pas arrivé sur ce terrain-là par hasard. Avant d'écrire et de réaliser, il a joué cinq saisons de baseball professionnel dans les ligues mineures, chez les Orioles de Baltimore, avant qu'une grève des joueurs ne mette fin à sa carrière sportive et le pousse vers l'écriture. Cette oreille d'ancien joueur transparaissait déjà dans Bull Durham quatre ans plus tôt ; ici, elle s'applique au playground plutôt qu'au stade, et le résultat occupe une place à part dans le cinéma de sport des années 1990, entre comédie et portrait social.

Le synopsis, sans trop en dire

Billy Hoyle, ancien joueur universitaire à Tulane, gagne sa vie en se faisant passer pour un maladroit sur les terrains de streetball, où sa peau blanche suffit à convaincre les autres joueurs qu'il ne sait pas jouer. Sidney Deane, hustler local sûr de lui, se fait piéger deux fois avant de comprendre le tour. Plutôt que de rester rivaux, les deux hommes s'associent : Sidney recrute Billy comme partenaire surprise contre des adversaires qui, eux non plus, ne le voient pas venir.

Le film construit son intrigue sur cette mécanique du pari, match après match, jusqu'à un tournoi deux contre deux dont l'enjeu dépasse l'argent du prix. Autour du terrain, deux histoires de couple avancent en parallèle : celle de Sidney avec Rhonda, et celle, plus chaotique, de Billy avec Gloria (Rosie Perez), une femme qui rêve de participer au jeu télévisé Jeopardy! et qui n'a pas la patience des habitudes de parieur de son compagnon.

Rien de tout cela ne se referme proprement. Shelton laisse la confiance entre Sidney et Billy se construire par à-coups, se briser sur un coup d'orgueil, se reconstruire sur un terrain différent. C'est cette instabilité, plus que le score d'un match, qui tient le film debout jusqu'au bout.

Ce que le film capte du basket

Le premier mérite du film, pour quiconque a déjà tapé le ballon sur un playground, c'est de filmer le un contre un pour ce qu'il est : un rapport de force fait de feintes, de contact et de mots. Wesley Snipes et Woody Harrelson jouent, vraiment, les scènes de basket. Les deux acteurs ont suivi un camp d'entraînement d'un mois, encadré par Bob Lanier, Hall of Famer passé par Detroit et Milwaukee, qui a jugé leur niveau proche de la division II universitaire. Ce travail se voit à l'écran : les appuis, les prises de tir, la façon de se placer avant un rebond ne trichent pas.

Shelton pousse la crédibilité plus loin en confiant des rôles à de vrais joueurs de streetball et d'anciens professionnels. Marques Johnson, champion universitaire avec UCLA puis joueur NBA, incarne Raymond, tandis que Freeman Williams prête son jeu au personnage du Duck, l'un des deux hustlers de la confrontation finale. Gary Payton, encore junior, apparaît même dans une scène non créditée. Le tournage s'est déroulé sur de vrais terrains de Los Angeles, à Venice Beach en tête, dont l'asphalte et les filets élimés donnent au film une texture qu'aucun studio n'aurait pu reconstituer.

Mais le vrai terrain de jeu du film, c'est la bouche des joueurs. Le trash-talking y fonctionne comme une langue à part entière, rythmée, précise, capable de faire perdre un adversaire avant même le premier panier. Shelton écrit ces échanges avec le même sens du tempo que ses dialogues de vestiaire dans Bull Durham : la provocation devient une arme tactique, au même titre qu'un crossover. Notre ancien Top 10 des films de basket plaçait déjà ce duo Snipes/Harrelson tout en haut de la liste, et l'esprit qui anime ces playgrounds n'est pas si loin de celui qu'on trouve du côté de Rucker Park, à Harlem, où la réputation se joue autant sur le terrain que dans la parole.

Attention spoilers

Tout ce qui suit déballe l'intrigue jusqu'au générique. Si le film vous attend encore ce weekend, gardez cette partie pour l'après-séance.

Le tournoi deux contre deux scelle une première fois l'association de Sidney et Billy : les deux hommes empochent 5 000 dollars, mais Billy perd un pari annexe en ratant un dunk, ce qui en dit long sur les limites physiques que le film assume sans en faire un drame. La tension monte surtout ailleurs : Sidney, piqué dans son orgueil lors d'un match antérieur, avait choisi de jouer en dessous de son niveau pour faire perdre le duo, une trahison que Billy met du temps à digérer.

La ligne Gloria compte autant que celle du basket. Grâce à une relation trouvée par l'entourage de Sidney, elle décroche une place à Jeopardy! et remporte 14 100 dollars, un triomphe qui ramène Billy dans ses bonnes grâces, un temps. Elle le prévient pourtant : s'il rejoue cet argent, elle part. Billy choisit malgré tout d'honorer un engagement pris avec Sidney contre deux redoutables adversaires, The King et The Duck, et perd Gloria pour de bon.

Le film referme son histoire d'argent avant de refermer son histoire d'amitié. Billy solde ses dettes auprès de ceux à qui il devait de l'argent, demande un emploi à Sidney, qui accepte, et les deux hommes retournent, en toute fin de film, sur le playground où tout a commencé, pour un match sans enjeu, entre amis. Aucune revanche éclatante, aucun grand geste : juste deux joueurs qui se sont trouvé un partenaire de jeu, ce qui, dans l'économie du film, vaut bien plus qu'un trophée.

Pourquoi j'ai adoré

Je rejoue souvent ces face-à-face dans ma tête, et un détail de mise en scène revient à chaque fois : la caméra de Shelton reste basse et large pendant les face-à-face, elle ne cherche jamais à cacher un tir manqué ou un dribble perdu derrière un montage serré. On voit Snipes et Harrelson jouer, sur de vrais terrains, avec de vrais joueurs autour. Pour quelqu'un qui a grandi devant les mixtapes And1, cette honnêteté de la caméra vaut toutes les chorégraphies hollywoodiennes du monde.

Il y a aussi cette scène d'ouverture, celle du hustle initial, qui capture quelque chose de très juste sur le playground : le jeu commence avant le premier panier, dans le regard qu'on pose sur l'adversaire et dans ce qu'on choisit de lui montrer ou de lui cacher. Billy joue les maladroits comme on abat une carte au poker. J'ai vu beaucoup de films de basket depuis, certains bien plus spectaculaires côté mise en scène, mais peu qui comprennent aussi bien que celui-ci ce que veut dire « avoir un jeu » au sens propre du terme : un jeu de dupes autant qu'un jeu de ballon.

Reste Rosie Perez. Gloria pouvait n'être qu'un rôle de faire-valoir ; elle en fait un personnage à part entière, avec ses ambitions et sa ligne de non-retour. Le film aurait pu se limiter à un duo de mecs sur un terrain ; il tient aussi parce qu'il refuse de réduire Gloria à un simple enjeu de dispute entre eux. C'est ce genre de détail qui distingue une comédie de sport réussie d'une comédie de sport qu'on oublie en sortant de la salle.