Dix-huit minutes de VHS, une image qui tremble, un beat de Common en fond et un meneur du Queens qui fait passer le ballon entre les jambes d'un défenseur avant de le lui faire rebondir sur le crâne. Les And1 Mixtapes ont formé mon regard sur le basket bien avant que je sache ce qu'était un pick and roll. De 1999 à 2008, une marque de Philadelphie a filmé le streetball comme personne, puis l'a mis en scène dans une tournée qui remplissait des salles NBA.
Huit cassettes envoyées par la poste
And1 existe depuis 1993. Trois étudiants de la Wharton School, Seth Berger, Jay Coen Gilbert et Tom Austin, lancent la marque avec des t-shirts à slogans de trash-talk, sortent leurs premières chaussures en 1996 et signent Stephon Marbury comme premier visage. Le tournant arrive par un colis. Ron Naclerio, entraîneur du lycée Cardozo dans le Queens, a accumulé des heures d'images de son ancien joueur Rafer Alston sur les tournois de rue new-yorkais, à Rucker Park entre autres. En 1998, And1 lui demande ces images : il envoie huit cassettes aux bureaux de la marque.
Alston, c'est Skip To My Lou, surnom hérité d'un dribble sautillé qu'il exécute en remontant le ballon. En décembre 1997, SLAM Magazine l'a mis en couverture comme « le meilleur meneur du monde dont vous n'avez jamais entendu parler ». Il vient alors d'arriver à Fresno State, et Milwaukee le choisira au 39e rang de la draft 1998.
Un DJ dans le service marketing
Ces cassettes tombent entre les mains d'un jeune DJ new-yorkais embauché au marketing de la marque, Set Free Richardson. Il les visionne, coupe le son, pose ses instrus dessus et remarque que la grosse caisse tombe sur les dunks et la caisse claire sur les tirs. Pour la musique, il obtient des titres du label Rawkus, alors en pleine ascension : « 1-9-9-9 » de Common et Sadat X, « Breaker, Breaker » du GZA, « B-Boy Document '99 » de High & Mighty avec Mos Def. Des rappeurs enregistrent des drops entre les actions, comme sur les mixtapes des DJ new-yorkais de l'époque. D'où le nom.
Le And1 Mixtape Vol. 1, que tout le monde appelle « la Skip Tape », part en 1999 dans les camps et les maisons de disques, porté par des street teams qui déposent des VHS dans les clubs et sur les terrains. Un second tirage est offert dans les magasins FootAction pour tout achat, et la marque revendique 200 000 cassettes distribuées en quelques semaines. Les trois premières minutes, réservées à Alston, suffisent : un gamin de Jamaica, Queens, devient un héros culte bien au-delà de New York.
Le bus, l'open run et Madison Square Garden
La suite se joue à Linden, dans le New Jersey. À l'été 1999, Waliyy « Main Event » Dixon, une figure de Rucker, propose à And1 un match d'exhibition avec plusieurs joueurs de rue. Plus de 2 000 personnes se pressent autour du terrain, et les images alimentent le Vol. 2. Au tournant des années 2000, la première tournée part de Los Angeles avec sept joueurs, direction New York, Chicago, Detroit et Philadelphie. En 2002, ESPN2 en fait une émission, Streetball, diffusée jusqu'en 2008.
Chaque étape tient en deux temps. L'après-midi, un open run ouvert aux joueurs locaux, où le public et le MC désignent celui qui montera dans le bus pour la ville suivante. Le soir, un match contre une sélection du coin, au micro de Duke Tango, qui commente, chambre et distribue les surnoms. C'est ainsi qu'en juin 2003, à Portland, un gamin de 18 ans venu de l'Oregon gagne sa place : Grayson Boucher. Tango le baptise The Professor. Très vite, il joue devant 10 300 personnes au Madison Square Garden. La tournée finit par traverser l'Atlantique, jusqu'à Paris, au milieu des années 2000.
Des surnoms comme des noms de scène
Le casting d'And1 fonctionnait comme une écurie de catch : chaque joueur avait son alias, sa spécialité et son entrée. Celui qui connaît les codes du streetball reconnaîtra une tradition des playgrounds portée à l'échelle nationale.
| Surnom | Joueur | Sa marque de fabrique |
|---|---|---|
| Skip To My Lou | Rafer Alston | Le dribble sautillé de la Skip Tape |
| Hot Sauce | Philip Champion | Le handle le plus humiliant de la tournée |
| The Professor | Grayson Boucher | Le gamin de l'Oregon repéré en open run |
| AO | Aaron Owens | Le scoreur de Philadelphie, sur le bus de 2001 à 2006 |
| Main Event | Waliyy Dixon | L'architecte du match de Linden |
| Half Man Half Amazing | Anthony Heyward | Les dunks de Brooklyn |
| The Dribbling Machine | Shane Woney | Le ball-handling du Bronx |
| Escalade | Troy Jackson | Le pivot lourd et agile, frère de Mark Jackson |
Le grain de la VHS et le son de Rawkus
Ce qui rend ces cassettes reconnaissables entre mille, c'est leur texture. Caméra à l'épaule, zooms brusques, foule qui envahit le terrain après chaque humiliation, et une bande-son qui découpe l'action au lieu de l'accompagner. Les premiers volumes ressemblent à des bootlegs, et c'est ce qui plaît : on a l'impression de tenir un objet qui n'aurait pas dû sortir du quartier. À partir du Vol. 4, le montage prend des allures d'émission télé, le Vol. 7 est tourné dans des salles NBA avec Shaquille O'Neal en invité, et le dixième volume, Mixtape X, clôt la série en 2008. Pour beaucoup de gamins des années 2000, dont moi, ces cassettes ont été une première discothèque hip-hop autant qu'une école de dribble.
La marque vendue, les joueurs partis
Le sommet commercial se situe au début des années 2000, quand And1 devient la deuxième marque de chaussures de basket aux États-Unis derrière Nike. En 2005, Seth Berger vend l'entreprise à American Sporting Goods, une société californienne. Les joueurs racontent depuis un changement d'ambiance : nouveau coach, amendes, marketing qui prend le pas sur le jeu. En 2007, Main Event, Half Man Half Amazing et une poignée d'autres montent leur propre tournée, Ball4Real, qui ne tient pas dix-huit mois. La marque passe ensuite de main en main : Galaxy Brands en 2011, Sequential Brands en 2014, puis Galaxy Universal fin 2021 après la faillite de Sequential.
Ce qu'il en reste sur ton téléphone
Rafer Alston a fini par faire mentir les sceptiques : onze saisons NBA et une finale en 2009 avec Orlando, meneur titulaire face aux Lakers. The Professor a transformé sa notoriété en chaîne YouTube à plus de huit millions d'abonnés, puis a signé en février 2026 un retour chez And1 comme directeur des talents. Pour ses trente ans, en 2023, la marque a ressorti le vieux bus et rappelé les anciens comme juges de nouveaux open runs, à Philadelphie puis à New York, avant une édition à Coney Island en 2024.
Le vrai héritage est ailleurs. Chaque compilation de dunks montée sur un morceau de rap, chaque joueur qui se choisit un alias avant de poster ses highlights reprend la grammaire que Set Free a inventée avec une VHS et une table de mixage. L'année 2022 l'a rappelé deux fois : ESPN a consacré un 30 for 30 à la Skip Tape, The Greatest Mixtape Ever, coréalisé par Set Free lui-même, et Netflix a sorti Untold: The Rise and Fall of And1, avec les fondateurs et les joueurs face caméra. Si tu veux comprendre d'où viennent les playgrounds qui font encore courir les foules, commence par ces dix-huit minutes de 1999. L'image saute, le son sature, et pourtant tout y est déjà.