Les playgrounds mythiques du basket américain ne se résument pas à Harlem. Rucker Park a donné son totem à la culture street (on lui a déjà consacré un article complet sur ce site), mais trois autres terrains ont construit, chacun à sa façon, une part de cette histoire du jeu en extérieur : The Cage à Greenwich Village, les courts de sable de Venice Beach, et Dyckman Park tout au nord de Manhattan. Trois ambiances, trois publics, un même carburant : le besoin de jouer dehors, devant des spectateurs qui ne pardonnent rien.
The Cage, la cage de West 4th Street
Le terrain se trouve à Greenwich Village, juste au-dessus de la station de métro West 4th Street-Washington Square. Rien à voir avec un gymnase aux normes : le court est de dimensions réduites, trop étroit pour un cinq contre cinq classique, ce qui oblige les joueurs à se coller les uns aux autres et transforme chaque possession en bras de fer. Un grillage haut encercle l'ensemble du playground, d'où le surnom qui a fini par remplacer son nom officiel : The Cage.
C'est Kenny Graham, chauffeur de limousine devenu organisateur de tournois, qui a fondé la West 4th Street League en 1977. Le rendez-vous d'été qu'il a bâti, le Pro-Classic, est aujourd'hui le tournoi le plus ancien de New York encore disputé sans interruption. L'été, les curieux s'agglutinent au grillage à chaque affiche du tournoi, une affluence qui rivalise avec les grandes heures de Rucker Park. Des noms qui ont marqué le jeu y sont passés :
- Julius Erving, alias Dr. J, avant même sa légende en NBA
- Walter Berry, MVP universitaire venu confirmer sur l'asphalte
- Jayson Williams, futur intérieur des Nets
- Anthony Mason et son équipe Prime Time, cinq titres remportés au début des années 1990
Venice Beach, le fronton californien
Changement complet de décor. À Venice, le terrain donne directement sur le sable et l'océan, à quelques mètres de Muscle Beach et de sa faune de culturistes. C'est Kenn Hicks, arrivé de New York à Los Angeles en 1981, qui a organisé le premier grand rendez-vous du lieu : le National Outdoor Basketball Championship, disputé chaque année le week-end de Labor Day. Le terrain doit aussi sa notoriété au cinéma, la scène d'ouverture de White Men Can't Jump ayant été tournée sur ce même asphalte.
Depuis 2006, c'est la Venice Basketball League (VBL) qui fait vivre le lieu à l'année. Fondée par Nico Ansom après une carrière universitaire écourtée, la ligue fonctionne sur invitation : douze équipes seulement, une saison qui court de juin à la mi-août, plus de cent cinquante matchs répartis sur une vingtaine d'événements. Le basket y côtoie la mode, l'art de rue et la musique, dans un esprit pro-am revendiqué depuis l'origine.
Dyckman Park, l'autre Manhattan
Retour à New York, mais à l'opposé de Greenwich Village. Dyckman se trouve dans le quartier d'Inwood, à la pointe nord de Manhattan, un secteur marqué à la fin des années 1980 par l'épidémie de crack et des tensions entre communautés. C'est dans ce contexte qu'en 1990, trois amis d'enfance, Ken Stevens, Omar Booth et Michael Jenkins, décident de repeindre eux-mêmes un terrain à l'abandon pour y lancer un tournoi. La première édition réunit une seule division et six équipes.
Le tournoi se joue aujourd'hui au Monsignor Kett Playground, au croisement de la 204e rue et de Nagle Avenue, et compte plusieurs divisions d'âge pour plus d'une centaine d'équipes. Nike en est le sponsor principal depuis des années, et la division college-pro attire régulièrement des joueurs NBA, NCAA ou passés par les championnats européens. L'ambiance y est réputée plus dense encore que celle de Rucker Park : rues bondées, musique à plein volume, public collé au grillage. Le best of consacré à Rucker Park permet d'ailleurs de mesurer l'écart et les points communs entre les deux ambiances.
Et à Paris, quels héritiers ?
La France n'a pas de Rucker Park, mais elle a ses propres lieux de rassemblement. Le playground Duperré, dans le 9e arrondissement, occupe l'emplacement d'un ancien parking près de la place Pigalle. Rénové une première fois en 2009, il a bien failli fermer à la suite de plaintes de riverains pour nuisances sonores, avant que Stéphane Ashpool, créateur de la marque Pigalle et passionné de basket, ne le reprenne en main pour en faire une œuvre à part entière. Une quatrième version du sol a été inaugurée en 2024, aux couleurs vives, réalisée avec le studio III et un soutien de Nike.
Autre repère, le playground de Stalingrad, installé sous le métro aérien, place de Stalingrad dans le 19e arrondissement. Il fait partie du réseau fédéré par PPG (Paris Playground), une plateforme lancée en janvier 2020 par Samuel Ray pour relier les terrains parisiens entre eux, aux côtés de Saint-Paul, Charenton ou Carpentier. Rien à voir, à cette échelle, avec les foules de Dyckman ou de The Cage, mais l'idée reste la même : un grillage, un sol repeint, et des joueurs qui se donnent rendez-vous sans autre organisation qu'un bouche-à-oreille bien rodé.
Ce qui relie ces terrains, de Greenwich Village au 9e arrondissement, tient moins au niveau de jeu qu'à ce qu'ils représentent : un espace public transformé en scène, où le basket devient prétexte à se retrouver. Rucker Park a écrit le premier chapitre. The Cage, Venice et Dyckman en ont ajouté trois autres, chacun avec son grillage, son public et sa propre légende.